[…] Qu’est-ce que c’est, un expert en efficacité ?"

"Oh, c’est un type qui perturbe le travail, vous retarde de trois semaines en moins d’une semaine et tous vos meilleurs hommes finissent par donner leur démission dans un délai d’un mois. Je le sais, parce que mon père en avait un dans son usine il y a quelques années."

 Edgar Rice Burroughs, The Efficiency Expert

 

Spoilers légers à suivre !

Pour changer un peu j’ai décidé que ma prochaine lecture d’un roman d’Edgar Rice Burroughs ferait partie de ses tentatives de raconter une histoire « réaliste » (notez les guillemets). Mon choix s’est porté sur The Efficiency Expert (L’Expert en Efficacité), écrit en 1919. Quel étrange petit roman ! Malheureusement, il ne me semble pas qu'il ait été traduit en français...

Il met en scène Jimmy Torrance Jr, un jeune homme beau et charismatique, tout frais sorti de l’université, où il excella… dans le sport et le sport uniquement ! Le football, le baseball et la boxe sont ses passions, bien plus que les disciplines académiques, dans lesquelles il n’est pas très bon. Avec son diplôme en poche décroché de justesse, il est convaincu que tous les employeurs de Chicago se battront pour l’embaucher en tant que directeur. Il publie donc une annonce dans un journal pour se présenter, car sans aucun doute il sera bientôt submergé par les offres d’emplois… mais celles-ci ne viendront jamais. Jimmy se retrouvera empétré dans ce paradoxe sans fin qui existe encore aujourd’hui : sans expérience, pas d’emploi, mais il faut bien avoir un emploi pour avoir de l’expérience. Il est bien forcé de revoir ses prétentions à la baisse, et se met à accepter toutes les opportunités d’emploi qui croisent sa route…

An parlant de croisement de route, quel que soit le travail qu’il occupe, à savoir vendeur de sous-vêtements pour dames, serveur, sparring-partner, ou conducteur de camion laitier, il croise inévitablement deux femmes, Elisabeth Compton et Harriett Holden, qui font partie de la Haute Société. Il remarque instantanément surtout Elisabeth, sans savoir qu’elle est sur le point d’épouser un certain Harold Bince, un manager véreux qui vole en secret de l’argent au père d’Elisabeth, Mason Compton, propriétaire de l’International Machine Company (Compagnie Internationale de la Machine ?). Et devinez dans quelle entreprise Jimmy va bientôt postuler en tant qu’ « Expert en Efficacité », sans rien connaître au boulot en question ?

Les “Coïncidences à la Burroughs” fleurissent dans ce roman et le personnage de Jimmy Torrance n’est pas sans rappeler Burroughs lui-même sur certains points. Burroughs avait toujours regretté ce qu’il percevait comme un défaut dans ses acquisitions de connaissances dû au fait qu’il changea souvent d’école dans sa jeunesse. L’impulsivité du caractère de Jimmy, qui l’amène à démissionner de certains boulots quelquefois sans même y réfléchir, rappelle très certainement Burroughs. Et son entêtement, également ?

Autrement, Jimmy Torrance reste un héros typique à la Burroughs. Physique, confiant, beau, avec un sens moral aussi solide que l’acier, et très, très bête en ce qui concerne les femmes. Parlons des femmes d’ailleurs. The Efficiency Expert offre trois forts profils de femmes, et c’est probablement ma plus grande surprise du roman. Elisabeth et Harriett sont très efficacement présentées. Elles font partie de la haute société, Elisabeth sera même bientôt mariée, et pourtant elles ne sont pas contre le fait de flirter avec des choses qu’elles ne seraient pas censées faire, comme se rendre seules dans un cabaret louche, ou assister à des entrainements de boxe. Elles sont toutes les deux très intriguées par cet homme étrange qu’elles semblent voir partout où elles vont.

Mais le meilleur personnage du roman, de très loin, est Edith “Little Eva” Hudson. On la croise régulièrement dans le bar louche, Chez Feinheimer, où Jimmy est serveur, et elle est ce qu’on appellerait de nos jours une escort girl. Elle et Jimmy s’apprécient, et après que Jimmy se soit fait renvoyer, ils se croisent à nouveau devant une boutique de prêteur sur gages. Il s’ensuit un excellent paragraphe qui définit sans nulle doute l’attitude générale de tous les héros de Burroughs à l’égard des femmes:

“ "Tu me parles différemment par rapport aux autres hommes." Elle serra gentiment son bras. "Tu me parles, gamin, comme un homme parlerait à sa sœur."

Il est difficile de briser complètement la foi de ces hommes, et quel que soit le tort que leur causent les personnes du sexe opposé, leur attitude par défaut à l'égard de la femme, dans l'absolu, est celle du respect chevaleresque. En ce qui concerne les apparences extérieures, la petite Eva aurait pu être considérée comme un modèle de toutes les vertus. Pour le moment, aucun signe ni aucune ride ne marquait son visage piquant, et pas plus que dans sa relation avec Jimmy, il n’y a jamais eu la moindre référence à sa vocation."

C’est elle qui dégote pour Jimmy le travail d’Expert en efficacité, c’est elle qui lui fournit l’argent pour se payer un costume décent, et c’est elle encore une fois qui lui fournit les fausses lettres de recommandation. Jimmy lui rend la pareille en la faisant embaucher par la compagnie en tant que sténographe, lui offrant ainsi une chance de laisser derrière elle son ancienne vie.

Arrivent ensuite les chapitres qui m’ont brisé le cœur.

Jimmy revient tout juste de la maison des Compton. Il y a eu une confrontation des plus tendues avec Elisabeth parce que celle-ci pense qu’il ne cherche qu’à tirer avantage de la gentillesse de son père (et franchement qui pourrait l’en blâmer ?).

“Entrant dans une cabine téléphonique il appela un certain numéro, et un moment plus tard il obtint la connexion.

"Est-ce que c’est toi, Edith ?" demanda-t-il, puis en entendant la réponse affirmative, "C’est Jimmy Torrance. Je me sens terriblement seul. Je me demandais si je ne pourrais pas t’entraîner dehors pour écouter mes problèmes ?"

"Tu peux en être sûr," s’écria la fille.  "Où es-tu ?"  Il le lui dit. "Prend le tramway Clark Street," lui dit-elle, "et je serai au coin de North Avenue quand tu y arriveras."

Alors que la fille raccrochait le combiné et se détournait du téléphone, son expression légèrement interrogative reflétait ses pensées. "Je me demande," se dit-elle en retournant dans sa chambre, "s’il sera comme tous les autres ?"

Elle s’assit devant son miroir et examina son reflet dans la glace d’un œil critique. Elle savait qu’elle était jolie. Pas besoin d’un miroir pour lui révéler cet état de fait. Sa jeunesse et sa beauté étaient son fonds de commerce, et pourtant ce soir elle évalua ses traits d’encore plus près que d’habitude, et de ses doigts légers elle toucha ses cheveux, arrangeant ses mèches ici puis là. Elle se surprit à fredonner un petit air joyeux, et réalisa qu’elle était très heureuse.”

Ensuite durant le dîner :

“Jimmy était assis, regardant le profil de la fille alors qu’elle étudiait la carte des menus. Elle était vraiment très jolie. Il l’avait toujours pensé, mais ce soir il la trouvait encore différente, plus belle encore que par le passé. Il aurait tellement voulu pouvoir oublier ce qu’elle avait été. Et soudain il réalisa, alors qu’il détaillait son doux visage de femme sur lequel le vice qui lui était coutumier n’avait pas laissé la moindre trace, qu’il lui serait finalement facile d’oublier son passé. Mais alors entre lui-même et le visage de la fille surgit devant lui la vision d’un autre visage, celui de la fille qu’il avait mise sur un piédestal, et adulée de loin. Et avec son souvenir vint la réalisation de la cause réelle de son chagrin et de sa dépression plus tôt ce soir-là.”

Pour faire court, il était tombé amoureux d’Elisabeth mais celle-ci était désormais perdue pour lui.

“La fille qui lui faisait face releva les yeux de la carte posée devant elle.  Les traits de son visage d’adoucirent par l’apparition du début d’un sourire de contentement. "Mon gracieux ami !" s’exclama-t-elle. "Que se passe-t-il ? On dirait que vous avez perdu votre dernier ami."

Jimmy se força rapidement à afficher un sourire contraint sur ses lèvres.  "Au contraire," dit-il, "je crois que j’ai trouvé une réelle amie --en toi."

Il était facile de constater que ces mots lui faisaient plaisir.”

Et encore plus tard le soir même :

“Leur souper achevé, ils marchèrent jusqu’à Clark Street et prirent une voiture qui allait vers le nord. Une fois arrivés, Jimmy raccompagna la fille jusqu'à l'entrée de son appartement.

"Je ne te remercierai jamais assez," dit-il, "pour m’avoir accordé cette soirée. C’est la seule que j’aie vraiment appréciée depuis que j’ai débarqué en ville au mois de juillet."

Il ouvrit la porte extérieure pour elle et la maintint ouverte.

"C’est moi qui te remercie," dit-elle. Sa voix était très basse et remplie de sentiments contenus. "Je dois te remercier, car cette soirée a été la plus heureuse de toute ma vie," et comme si elle n’avait pas assez confiance en elle pour ajouter quoi que ce soit, elle pénétra dans le hall et ferma la porte derrière elle.

Alors Jimmy tournait les talons pour retourner à la ligne de tramway, son esprit se trouvait soudainement rempli d'un tourbillon d'émotions mélangées, car il n'était pas assez stupide pour ne pas avoir compris la signification profonde derrière l'attitude et les paroles de la fille.

"Mince!" murmura-t-il.  "Qu'est-ce que j'ai fait là !"

La fille se précipita dans sa chambre et alluma les lumières. A nouveau elle s'assit devant son miroir, et pendant un moment elle fixa le visage reflété devant elle. Elle vit des lèvres entrouvertes à cause de sa respiration rapide, des lèvres qui s'incurvaient en un sourire doux et joyeux, et alors qu'elle continuait à s'observer elle vit l'expression de son visage changer. Les lèvres cessèrent de sourire, les doux yeux bruns d'élargirent comme s'ils avaient soudainement été saisis d'horreur. Pendant encore un instant elle resta assise ainsi et ensuite, elle jeta son corps vers l'avant sur sa coiffeuse, et enfouit son visage entre ses mains.

"Mon Dieu !" s'écria-t-elle, manquant de s'étrangler dans ses sanglots.”

Jimmy Torrance Jr, tu es un p…ain d'idiot.

Et que dire de ces gens qui affirment que Burroughs ne sait pas écrire…

A partir de là, le roman devient une histoire criminelle, de façon inattendue, et pour le moins précipitée. Edith y démontre une nouvelle fois sa dévotion pleine et entière envers un type que j’ai appris à mépriser. Burroughs n’aide pas spécialement, et la fin rapidement expédiée s’avère plutôt insatisfaisante (pour être clair elle me dégoute quelque peu dans sa facilité). Désolé, Vieux Maître, vous avez gâché cette histoire à mes yeux. Vous m’avez ému, mais pour rien. Tous ses romans ne peuvent pas être des chefs-d’œuvre j’imagine

A part la toute fin, c’est tout de même un roman intéressant à lire. Une des choses à noter est l’aspect intemporel de cette histoire. Quelques détails confirment bien que le roman n’a pas été écrit la semaine dernière, comme certains emplois qui ont disparus (conducteur de camion de lait), ainsi que le montant des salaires (gagner 250$ par mois semble être beaucoup), mais autrement, il n’y a aucun moyen de le dater. Burroughs ne cite aucun magasin connu dans la vraie vie, préfèrant, for exemple, écrire quelque chose du genre :

“L'employeur haussa ses sourcils.  "Ah!" dit-il.  "Chez--" et il nomma son concurrent direct.”

Il en est de même pour tout ce qui pourrait dater l'histoire. Burroughs ne décrit jamais les vêtements, il précise simplement leur état. Il mentionne des voitures, mais on ne connaîtra jamais leur marque. A un moment donné, Edith et Jimmy regardent un film, mais nous ne saurons jamais son titre. Les seuls endroits nommés ceux, fictifs, qui servent la narration. Etait-ce une façon pour Burroughs de s'assurer que ses histoires atteindraient une sorte d'immortalité ? Connaissant son obsession sur ce sujet, je n'en serais pas surpris.

Lisez donc The Efficiency Expert, peut-être que vous aurez une plus grande tolérance pour la fin que moi-même. L'avantage, c'est que ce ne sera pas long, le roman étant plutôt court.

 

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